Une réécriture d'après Homère · 700 av. J.-C.

L'Odyssée

Épisode 4 sur 8

Épisode 4 : Les Errances (chants 10–12)

« Nous arrivâmes à l'île flottante d'Éolie, où vivait Éole, fils d'Hippotès, cher aux dieux immortels. Tout un mois, il me reçut et m'interrogea sur Troie, et quand je lui demandai de me laisser partir, il me donna une outre en peau de bœuf, où il avait enfermé tous les chemins des vents hurlants, car Zeus l'avait fait gardien des vents, pour les soulever ou les apaiser à son gré. Il l'attacha solidement dans mon navire creux avec une brillante corde d'argent, pour que pas le moindre souffle ne s'échappât, et envoya le Zéphyr nous pousser vers chez nous.

« Neuf jours nous naviguâmes, nuit et jour, et le dixième notre terre natale apparut, si proche que nous voyions des hommes entretenir des feux. Alors le doux sommeil me prit, car j'étais épuisé ; j'avais tenu moi-même l'écoute tout le long du chemin, sans la confier à personne. Et mes compagnons se dirent entre eux que je rapportais de l'or et de l'argent de chez Éole. “Comme il est aimé et honoré de tous les hommes ! Il rapporte de Troie bien des trésors, et nous, qui avons fait le même voyage, nous rentrons les mains vides. Voyons vite ce qu'il y a dans l'outre.” Ainsi parlèrent-ils, et leur mauvais conseil l'emporta. Ils dénouèrent l'outre, et tous les vents s'en échappèrent, et la tempête les saisit et les emporta, en larmes, vers le large, loin de leur terre natale. Je m'éveillai, et me demandai si je devais me jeter par-dessus bord et mourir, ou endurer en silence et rester parmi les vivants. J'endurai, et me couchai dans le navire en me couvrant la tête. Et nous fûmes ramenés à l'île d'Éole. Mais il me chassa : “Hors de mon île, vite, le plus infâme des vivants ! Il ne m'est pas permis d'aider ni de renvoyer un homme que les dieux bienheureux haïssent.”

« Puis nous arrivâmes à Télépyle, chez les Lestrygons, un port bordé de falaises abruptes des deux côtés. Tous mes autres navires entrèrent dans le port, mais je gardai mon navire noir au-dehors, amarré à un rocher. Les Lestrygons accoururent de tous côtés, par milliers, pareils à des géants, et nous bombardèrent du haut des falaises avec d'énormes rochers, et ils harponnèrent les hommes comme des poissons et les emportèrent pour leur affreux festin. Je tirai mon épée et tranchai l'amarre de mon navire, et nous ramâmes pour sauver nos vies. Heureux d'avoir échappé à la mort, nous naviguâmes plus loin, pleurant nos chers compagnons.

« Nous arrivâmes à l'île d'Aiaié, où vivait Circé, la redoutable déesse aux beaux cheveux et à la voix humaine. J'envoyai la moitié de mes hommes, avec Euryloque, à sa demeure. Circé ouvrit les portes brillantes et les invita à entrer, et tous la suivirent, sauf Euryloque, qui soupçonnait un piège. Elle leur donna du fromage, de la farine d'orge, du miel et du vin de Pramnos, et y mêla des drogues funestes, pour leur faire oublier leur terre natale. Quand ils eurent bu, elle les frappa de sa baguette et les enferma dans les porcheries. Ils avaient la tête, la voix, les soies et le corps de porcs, mais leur esprit restait le même qu'avant. Euryloque revint en courant porter la nouvelle.

« J'allai chez elle seul. En chemin, Hermès à la baguette d'or vint à ma rencontre, sous les traits d'un jeune homme, et me donna une herbe, arrachée du sol : sa racine était noire, mais sa fleur blanche comme le lait. Les dieux l'appellent moly ; elle est difficile à arracher pour les mortels, mais les dieux peuvent tout. Circé me donna le breuvage drogué, me frappa de sa baguette et dit : “Va maintenant à la porcherie, et couche-toi avec tes compagnons.” Mais la drogue ne me changea pas, et je tirai mon épée aiguë et me jetai sur elle comme pour la tuer. Elle poussa un cri, se glissa sous mon bras et embrassa mes genoux : “Tu es sûrement Ulysse, l'homme aux mille détours, dont Hermès me disait toujours qu'il viendrait ici en revenant de Troie.” Elle jura de ne pas me faire de mal, et rendit à mes compagnons leur forme d'hommes, plus jeunes qu'auparavant, et plus grands, et plus beaux. Et nous restâmes là, jour après jour, toute une année, à festoyer de viandes sans fin et de vin doux.

« Quand l'année fut écoulée, mes compagnons me prirent à part : “Étrange homme, il est temps de penser à ta terre natale.” Et Circé me dit qu'avant de rentrer chez moi je devais faire un autre voyage, jusqu'à la demeure d'Hadès et de la redoutable Perséphone, pour consulter l'âme du devin thébain aveugle Tirésias, dont l'esprit est resté entier, car Perséphone lui a accordé, à lui seul, de garder l'intelligence parmi les morts. Le matin de notre départ, Elpénor, le plus jeune d'entre nous, pas très brave à la guerre ni très solide d'esprit, qui s'était couché ivre sur le toit de la maison de Circé pour dormir au frais, entendit le bruit et l'agitation, se leva d'un bond et oublia de redescendre par la longue échelle. Il tomba la tête la première du toit, se brisa la nuque, et son âme descendit chez Hadès.

« Nous arrivâmes au bord de l'Océan aux flots profonds, où vivent les Cimmériens, enveloppés de brume et de nuées. Là, je creusai une fosse d'une coudée en tous sens, et je versai des offrandes pour tous les morts, du miel et du lait, du vin doux et de l'eau, et de l'orge blanche ; puis j'égorgeai les moutons au-dessus de la fosse, et le sang noir coula. Et les âmes des morts montèrent en foule de l'Érèbe : jeunes épouses et jeunes gens, vieillards usés de souffrances, tendres jeunes filles au cœur neuf à la douleur, et beaucoup de guerriers blessés par les lances de bronze, encore dans leurs armures sanglantes.

« La première à venir fut l'âme d'Elpénor, car il n'avait pas encore été enseveli. Il me supplia de brûler son corps avec ses armes, de lui élever un tertre sur le rivage et d'y planter la rame avec laquelle il ramait parmi ses compagnons. Puis vint Tirésias, avec un sceptre d'or, et il but le sang noir, et parla : “Tu cherches un retour doux comme le miel, glorieux Ulysse, mais un dieu te le rendra difficile. Pourtant tu peux encore rentrer chez toi, après bien des souffrances, si tu sais contenir ton désir et celui de tes compagnons, quand tu arriveras à l'île de Thrinacie et trouveras les bœufs et les gras moutons d'Hélios qui y paissent. Si tu les laisses intacts, tu pourras encore atteindre Ithaque. Mais si tu leur fais du mal, je prévois la perte de ton navire et de tes compagnons ; et si toi-même tu échappes, tu rentreras tard et misérable, après avoir perdu tous tes compagnons, sur un navire étranger, et tu trouveras le malheur dans ta maison : des hommes arrogants qui dévorent ton bien en courtisant ta divine épouse. Et même quand tu les auras tués, tu devras repartir, portant une rame bien faite, jusqu'à ce que tu arrives chez des hommes qui ne connaissent rien de la mer, et quand un passant, te croisant, dira que tu portes un van sur l'épaule, alors plante la rame en terre et sacrifie à Poséidon. Et la mort te viendra loin de la mer, doucement, dans une vieillesse heureuse, avec ton peuple prospère autour de toi.”

« Puis vint l'âme de ma mère, Anticlée, que j'avais laissée vivante en partant pour Troie. Elle me dit que c'était le regret de moi qui lui avait ôté la vie. Trois fois je m'élançai vers elle, mon cœur me pressant de l'embrasser, et trois fois elle glissa entre mes mains comme une ombre ou un songe. Puis je vis Agamemnon, qui me raconta comment Égisthe et sa femme maudite l'avaient tué à sa propre table, comme un bœuf à la crèche. Et je vis Achille, et je l'appelai bienheureux, car vivant il avait été honoré comme un dieu, et maintenant il régnait parmi les morts. Mais il répondit : “Ne me parle pas de la mort à la légère, glorieux Ulysse. J'aimerais mieux être sur terre un journalier, au service d'un homme pauvre qui a peu de quoi vivre, que régner sur tous les morts qui ont péri.” Seule l'âme d'Ajax, fils de Télamon, se tenait à l'écart, encore irritée de la victoire que j'avais remportée sur lui pour les armes d'Achille. Je lui parlai doucement, mais il ne répondit rien, et s'en alla dans l'Érèbe parmi les autres âmes des morts. Alors les morts s'assemblèrent par milliers innombrables, avec un cri surnaturel, et une pâle terreur me saisit à l'idée que Perséphone pût envoyer d'en bas la tête de la Gorgone, et je m'enfuis vers le navire.

« Nous retournâmes chez Circé et ensevelîmes Elpénor ; et elle m'avertit de ce qui nous attendait. D'abord nous arrivâmes chez les Sirènes, qui ensorcellent tous les hommes qui s'approchent d'elles. Je bouchai les oreilles de mes compagnons avec de la cire, amollie au soleil, et ils me lièrent pieds et mains au mât. Et les Sirènes chantèrent de leurs voix claires : “Ulysse, gloire des Achéens, tourne ton navire par ici et écoute-nous ! Jamais aucun marin n'a passé notre rivage sans s'arrêter pour entendre notre chant, et aucun n'est reparti sans changer : il nous quitte charmé, et plus savant. Nous savons toutes les peines que les dieux ont imposées aux Grecs et aux Troyens devant Troie, et tout ce qui advient sur la terre.” Mon cœur désirait écouter, et je fis signe des sourcils à mes compagnons de me délier ; mais ils se courbèrent sur leurs rames, et deux d'entre eux me lièrent plus serré encore.

« Puis nous passâmes entre les deux falaises. D'un côté était Scylla, qui glapissait terriblement, avec douze pieds qui pendaient et six longs cous, et sur chacun une tête terrible avec trois rangées de dents. De l'autre, la divine Charybde engloutissait l'eau salée, trois fois par jour, et trois fois la rejetait, bouillonnant comme un chaudron sur un grand feu. Tandis que nous regardions Charybde avec terreur, Scylla arracha du navire six de mes compagnons, les meilleurs par la force et par les bras, et je vis leurs pieds et leurs mains tandis qu'ils étaient soulevés en l'air, m'appelant par mon nom pour la dernière fois. Ce fut la chose la plus pitoyable que je vis de mes yeux, de tout ce que j'ai enduré.

« Puis nous arrivâmes à l'île du Soleil, et je suppliai mes compagnons de passer au large ; mais Euryloque me répondit amèrement, et ils me forcèrent à aborder. Tout un mois, le Notos souffla sans cesse. Quand nos vivres furent épuisés, tandis que j'étais allé prier à l'intérieur de l'île et m'y étais endormi, Euryloque persuada les autres : “Toute mort est odieuse aux pauvres mortels que nous sommes ; mais mourir de faim est la pire de toutes.” Et ils emmenèrent les plus beaux des bœufs du Soleil et les tuèrent. Et les dieux montrèrent des signes : les peaux rampaient, et la viande sur les broches, cuite et crue, mugissait comme du bétail.

« Quand nous reprîmes la mer, Zeus envoya une nuée noire au-dessus du navire, et la mer s'assombrit dessous, et il frappa le navire de sa foudre. Il trembla tout entier, se remplit de soufre, et mes compagnons tombèrent par-dessus bord et furent portés sur les vagues comme des corneilles de mer autour du navire noir, et le dieu leur ravit le retour. J'attachai ensemble la quille et le mât, et chevauchai dessus, et fus ramené jusqu'à Charybde. Quand elle engloutit l'eau, je bondis et m'agrippai à un grand figuier qui poussait au-dessus d'elle, comme une chauve-souris, jusqu'à ce qu'elle rejette mon mât et ma quille ; alors je me laissai tomber dessus et ramai avec mes mains. Neuf jours je dérivai, et la dixième nuit les dieux me menèrent à l'île d'Ogygie, où vivait Calypso. Mais pourquoi continuer ? Je t'ai raconté le reste hier, à toi et à ta reine, ici dans ta salle, et je n'ai pas envie de raconter deux fois la même histoire. »

(Fin de l'épisode 4 — suite dans l'épisode 5 : Ithaque)