Une réécriture d'après Homère · 700 av. J.-C.

L'Odyssée

Épisode 6 sur 8

Épisode 6 : Le Père et le Fils (chants 16–18)

À l'aube, dans la cabane, Ulysse et le noble porcher allumaient le feu et préparaient le repas du matin. Les chiens aboyeurs n'aboyèrent pas contre Télémaque quand il arriva, mais lui firent fête ; et Ulysse entendit le bruit des pas, et dit : « Eumée, c'est un ami qui vient, ou quelqu'un que tu connais bien, car les chiens n'aboient pas mais lui font fête. »

Il n'avait pas fini de parler que son propre fils parut sur le seuil. Le porcher bondit, stupéfait, et les coupes où il mêlait le vin ardent lui tombèrent des mains. Il alla au-devant de son maître, lui baisa la tête, les beaux yeux et les deux mains, et pleura. Comme un père aimant accueille son fils unique qui revient la dixième année d'une terre lointaine, un fils né tard, pour qui il a souffert bien des chagrins, ainsi le noble porcher jeta les bras autour du divin Télémaque et l'embrassa, comme un rescapé de la mort.

Télémaque traita le vieux mendiant avec courtoisie et ne voulut pas prendre sa place, mais avoua qu'il ne pouvait protéger un étranger dans sa propre maison, où régnaient les prétendants. Puis il envoya Eumée à la ville, pour dire en secret à sa mère qu'il était sain et sauf. Et quand le porcher fut parti, Athéna apparut à la porte, sous les traits d'une femme grande et belle ; mais Télémaque ne la vit pas, car les dieux ne se montrent pas clairement à tous. Ulysse la vit, et les chiens aussi ; ils n'aboyèrent pas, mais se faufilèrent en gémissant de l'autre côté de la cour. Elle lui fit signe des sourcils, et il sortit ; et elle le toucha de sa baguette d'or. Elle lui mit un manteau et une tunique propres, et le rendit plus grand et plus jeune ; sa peau redevint brune, ses joues se remplirent, et la barbe noircit autour de son menton.

Il rentra dans la cabane, et son fils fut stupéfait et détourna les yeux avec crainte, croyant voir un dieu. « Étranger, tu parais autre que tout à l'heure. Tu es sûrement l'un des dieux qui règnent sur le vaste ciel. »

« Je ne suis pas un dieu, répondit Ulysse l'endurant. Pourquoi me compares-tu aux immortels ? Je suis ton père, pour qui tu as souffert tant de chagrin et supporté l'insolence des hommes. » Et il embrassa son fils, et laissa tomber une larme à terre ; car jusque-là il l'avait retenue.

Mais Télémaque ne pouvait le croire. « Tu n'es pas mon père, mais quelque dieu qui me trompe, pour me faire pleurer et gémir davantage. » Et Ulysse répondit : « Télémaque, il ne te sied pas de t'étonner ainsi devant ton propre père. Aucun autre Ulysse ne viendra jamais ici ; c'est moi, tel que tu me vois, qui après bien des souffrances et des errances suis rentré chez moi la vingtième année. » Alors Télémaque jeta les bras autour de son noble père et pleura, et en tous deux monta le désir de se lamenter. Ils pleurèrent tout haut, plus violemment que des oiseaux, aigles de mer ou vautours aux serres crochues, à qui les gens de la campagne ont enlevé leurs petits du nid avant qu'ils ne sachent voler.

Quand ils eurent assez pleuré, ils préparèrent la mort des prétendants. Personne ne devait savoir qu'Ulysse était rentré : ni Laërte, ni le porcher, ni personne dans la maison, ni Pénélope elle-même. Télémaque retournerait au palais ; Ulysse le suivrait plus tard, dans ses haillons de mendiant. « Et s'ils me traitent honteusement dans la maison, que ton cœur le supporte, quoi que je souffre ; même s'ils me traînent par les pieds à travers la maison, ou me lancent des objets, regarde et supporte. » Le moment venu, Télémaque enlèverait toutes les armes de la grande salle.

En ville, les prétendants apprirent que leur embuscade avait échoué, et ils furent consternés. Antinoos les pressa de tuer Télémaque à la campagne ; mais Amphinomos, le meilleur d'entre eux, dont les paroles plaisaient le plus à Pénélope, car il avait bon cœur, les persuada d'attendre un signe des dieux. Et Pénélope descendit et réprimanda Antinoos : « Antinoos l'insensé, pourquoi complotes-tu la mort de mon fils ? Ne sais-tu pas que ton père est venu ici un jour en fugitif, et qu'Ulysse l'a sauvé du peuple qui voulait le tuer ? »

Le lendemain matin, Eumée conduisit son maître à la ville, sous l'apparence d'un vieux mendiant misérable, appuyé sur un bâton. En chemin, à la fontaine, ils rencontrèrent Mélanthios, le chevrier, qui menait les plus belles chèvres du troupeau pour le dîner des prétendants ; et il les insulta honteusement, et donna en passant un coup de pied à Ulysse dans la hanche. Ulysse resta ferme, et se demanda s'il allait l'abattre de son bâton ; mais il endura, et se retint.

Comme ils approchaient de la maison, un chien couché là leva la tête et dressa les oreilles : Argos, le chien d'Ulysse l'endurant, qu'il avait lui-même élevé autrefois, mais dont il n'avait jamais profité, car il était parti avant pour la sainte Troie. Jadis les jeunes gens l'emmenaient chasser les chèvres sauvages, les cerfs et les lièvres ; mais maintenant, son maître parti, il gisait négligé sur le grand tas de fumier des mulets et des bœufs, couvert de tiques. Quand il s'aperçut qu'Ulysse se tenait près de lui, il remua la queue et rabattit ses deux oreilles, mais il n'avait plus la force de s'approcher de son maître. Et Ulysse détourna les yeux et essuya une larme, la cachant sans peine à Eumée. Et le destin de la noire mort saisit Argos, dès qu'il eut revu Ulysse, la vingtième année.

Dans la salle, Ulysse fit le tour des prétendants en mendiant, tendant la main à chacun, comme s'il avait été mendiant toute sa vie. Ils lui donnèrent du pain et de la viande, et se demandèrent qui il était. Mais Antinoos, le plus hardi, se moqua de lui, saisit un tabouret et le lança, et l'atteignit à l'épaule droite, à la naissance du dos. Mais il resta ferme comme un roc, et le projectile ne l'ébranla pas ; il secoua seulement la tête en silence, méditant le malheur. Et même les autres prétendants s'indignèrent : « Antinoos, tu as eu tort de frapper ce malheureux vagabond. Et si c'était quelque dieu du ciel ? Car les dieux, sous les traits d'étrangers venus d'ailleurs, prennent toutes les formes et parcourent les villes, observant l'insolence et la droiture des hommes. »

Alors arriva un mendiant public, connu dans toute Ithaque pour son ventre glouton, qui mangeait et buvait sans fin, énorme de corpulence, mais sans force ni vigueur. Arnaios était son nom, mais les jeunes gens l'appelaient Iros, parce qu'il faisait les commissions de tout le monde. Il voulut chasser Ulysse de sa propre maison : « Ôte-toi de l'entrée, vieillard, avant qu'on ne t'en traîne par le pied. » Les prétendants, riant, les firent se battre, avec pour prix une panse de chèvre farcie de graisse et de sang. Ulysse ceignit ses haillons autour de ses reins, et montra ses belles grandes cuisses, ses larges épaules, sa poitrine et ses bras puissants ; et les prétendants furent stupéfaits, et Iros trembla. D'un seul coup sous l'oreille, il lui brisa les os, et le sang rouge jaillit de sa bouche, et il tomba dans la poussière en bêlant. Ulysse le traîna par le pied jusqu'à la porte de la cour et l'y assit, un bâton à la main, pour écarter les porcs et les chiens.

Ensuite, Ulysse parla à Amphinomos, qui lui avait donné du pain et avait bu à sa santé : « Amphinomos, tu me sembles un homme sensé. Écoute : de toutes les créatures qui vivent sur la terre, aucune n'est aussi fragile que l'homme. Je te le dis, le maître de cette maison n'est pas loin ; il est tout près. Puisse un dieu te ramener chez toi, loin d'ici, pour que tu ne le rencontres pas à son retour. » Mais Amphinomos retraversa la salle, le cœur lourd, en secouant la tête, car son âme pressentait le malheur. Et pourtant, même ainsi, il n'échappa pas à son destin ; Athéna l'avait lié pour qu'il fût tué par les mains et la lance de Télémaque.

Alors Athéna mit au cœur de Pénélope le désir de se montrer aux prétendants. Et tandis qu'elle descendait, la déesse la rendit plus grande et plus belle, et plus blanche que l'ivoire scié. Les genoux des prétendants se dérobèrent, et leurs cœurs furent enchantés de désir. Et elle les réprimanda : « Ce n'était pas là l'usage des prétendants d'autrefois. Ceux qui veulent courtiser une femme de bien, fille d'un homme riche, amènent leurs propres bœufs et leurs gras moutons pour nourrir les amis de la fiancée, et lui font de splendides présents ; ils ne dévorent pas le bien d'autrui sans payer. » Et ils envoyèrent chercher des présents : une robe, un collier d'or, des boucles d'oreilles, des joyaux. Et Ulysse l'endurant se réjouit de ce qu'elle tirât d'eux des présents et charmât leurs cœurs de douces paroles, tandis que son esprit était tourné vers autre chose.

Le soir, Mélantho, l'une des servantes, la sœur de Mélanthios, que Pénélope avait élevée comme sa propre enfant et qui couchait maintenant avec Eurymaque, se moqua de l'étranger. Et Eurymaque railla son crâne chauve, qui brillait, dit-il, comme une torche, et lui lança un tabouret ; mais il le manqua et atteignit l'échanson à la main. Alors le sage Télémaque dit : « Vous êtes fous, messieurs. Rentrez vous coucher chez vous, maintenant que vous avez mangé et bu. » Et ils se mordirent les lèvres et s'étonnèrent de son audace. Et ainsi ils rentrèrent dormir, chacun dans sa maison.

(Fin de l'épisode 6 — suite dans l'épisode 7 : La Cicatrice et l'Arc)